Le Right Position : la façon de penser derrière chaque consultation

Rédigé par Danik Legault

Cette semaine, deux personnes m’ont dit la même chose : mes infolettres les aident à comprendre le portrait global, ma façon de penser, et surtout à relier le pourquoi derrière ce que je suggère avec les actions concrètes à poser. Ça m’a fait réaliser quelque chose : ce que les gens apprécient, ce ne sont pas mes protocoles. C’est la manière de raisonner qui les rend compréhensibles.

Alors aujourd’hui, on ouvre le capot. Voici le modèle de pensée que je garde en tête à chaque consultation. Je l’appelle le Right Position. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on peut l’emprunter. Pour lire de l’information en ligne sans se faire avoir. Pour décider d’un changement par soi-même sans se tromper de cible.

Avant de chercher la bonne réponse, il faut s’assurer qu’on regarde depuis le bon point de vue. C’est ça, le Right Position.

Pourquoi un « bon point de vue » avant une bonne réponse

Dans le bouddhisme, le Noble Sentier commence par la « vue juste » (right view) et la « concentration juste » (right concentration). L’idée est simple et profonde : avant de bien agir, il faut bien voir. Si notre regard est déformé, toutes nos actions héritent de la déformation.

J’ai transposé cette idée à la biologie humaine. C’est la posture mentale à adopter avant même de regarder un symptôme, une prise de sang ou une habitude. Parce que voici la vérité que personne ne dit : la plupart des mauvaises décisions de santé ne viennent pas d’un manque d’information. Elles viennent d’un mauvais cadrage de l’information.

On a accès à plus de données santé que n’importe quelle génération avant nous. Et pourtant, on n’a jamais été aussi confus. Le problème n’est pas la quantité d’info. C’est qu’on la regarde mal. C’est pour ça que le Right Position existe.

Les six réflexes du Right Position

Voici les six règles à garder en tête. Pour chacune : le piège qu’elle évite, et un exemple santé qu’on vit probablement.

Réflexe 1 : penser en boucles, pas en flèches

Tout, dans le vivant, fonctionne en boucle. A influence B, mais B influence A en retour. Notre esprit, lui, adore les flèches simples : « X cause Y ». C’est rassurant, et c’est presque toujours faux, du moins dès qu’on touche au vivant.

Exemple : on lit que « le stress fait grossir ». Flèche simple. Mais en réalité, le stress dégrade le sommeil, le mauvais sommeil dérègle la faim, la faim dérègle la glycémie, la glycémie instable nourrit le stress. C’est une boucle. Ce qui fait que si on attaque juste « le stress », on rate les trois autres points où on aurait pu intervenir.

La physiologie fonctionne en boucle, jamais en flèche.

Réflexe 2 : pas d'étage unique qui commande tout

Il est tentant de croire qu’il existe UNE cause fondamentale à tout. « Tout est dans la tête », disent les uns. « Tout est métabolique », répondent les autres. Soyons honnêtes : chaque camp voit une vraie partie du portrait. Mais les deux se trompent de la même façon : ils cherchent un étage privilégié dans un système qui n’en a pas.

Exemple : deux personnes ont la même fatigue. Chez l’une, ça part d’un terrain inflammé. Chez l’autre, d’un épuisement émotionnel. Même symptôme, point d’entrée différent. La vraie question n’est jamais « quelle est LA cause? » mais « où est le point d’entrée dominant chez cette personne, en ce moment? » Et la réponse, c’est presque toujours : ça dépend.

Réflexe 3 : la mitochondrie intègre, elle ne commande pas

Qui me lit le sait : la mitochondrie (les petits fours à l’intérieur de nos cellules) est au cœur de mon approche. Mais attention au piège : ce n’est pas « la cause de tout ». Comme l’a montré le chercheur Martin Picard, la mitochondrie est le lieu de rencontre où le psychisme et le corps se traduisent l’un dans l’autre. Un nœud, pas un fond.

Exemple : une émotion difficile change réellement la façon dont nos cellules produisent de l’énergie. Et une production d’énergie en panne change réellement notre humeur. C’est super fort ça. La mitochondrie est le point où ces deux mondes se parlent. Si on en fait une nouvelle « cause unique », on n’a fait que déplacer le piège d’un étage.

Réflexe 4 : nommer le filtre par lequel on regarde

Personne ne regarde la réalité directement. On la regarde toujours à travers un filtre, souvent celui de notre métier ou de nos croyances. Le Right Position consiste à rendre ce filtre visible.

Exemple : le chirurgien voit un problème à opérer, le psychologue voit un trauma, le vendeur de suppléments voit une carence. Chacun voit ce que son outil lui permet de voir. Quand on lit un contenu santé en ligne, la première question à poser est : « qui parle, et qu’est-ce que son filtre l’empêche de voir? »

Réflexe 5 : séparer les faits, les déductions et les hypothèses

Tout n’a pas le même niveau de certitude. Un fait observé, une déduction logique et une hypothèse séduisante sont trois choses différentes. Le piège, c’est de présenter une hypothèse comme une certitude parce qu’elle est belle.

Exemple : « cet aliment cause l’inflammation ». Est-ce un fait démontré chez l’humain, une déduction à partir d’une étude sur des souris, ou une hypothèse de blogue? Le Right Position attache toujours un niveau de confiance à chaque affirmation : robuste, plausible, ou exploratoire. Ça change tout ce qu’on en fait.

Réflexe 6 : relier les niveaux d'organisation

Un phénomène existe à plusieurs échelles en même temps : la molécule, la cellule, l’organe, la personne, et même son environnement social. Rester coincé à une seule échelle, c’est rater l’essentiel.

Exemple : notre digestion difficile n’est pas qu’une histoire d’enzymes (molécule). C’est aussi notre rythme de repas (personne), notre stress au travail (social) et notre microbiote (écosystème). Pour tout problème, on balaye un niveau au-dessus et un niveau en dessous.

Le Right Position en un coup d'œil

Quand on rencontre une information ou qu’on veut changer quelque chose, voici le contraste entre le réflexe habituel et le Right Position.

Pour la cause : le réflexe habituel voit une flèche (« X cause Y »), le Right Position voit une boucle dans les deux sens. Pour le fond du problème : le réflexe habituel cherche un seul étage responsable, le Right Position cherche un point d’entrée, ici et maintenant. Pour la source : le réflexe habituel croit ce qui est bien dit, le Right Position demande quel filtre parle. Pour la certitude : le réflexe habituel confond plausible et vrai, le Right Position distingue robuste, plausible et exploratoire. Pour l’échelle : le réflexe habituel reste à un seul niveau, le Right Position relie plusieurs niveaux.

Pourquoi ça dépasse la santé

Le Right Position n’est pas qu’un outil d’analyse. C’est aussi une façon de grandir, au sens où l’entend le penseur Ken Wilber, qui distingue deux mouvements complémentaires.

S’éveiller (waking up) : apprendre à ne plus se fondre dans son propre point de vue. Passer de « c’est comme ça » à « voici comment je vois ça, et ce n’est qu’une vue parmi d’autres ». Cette petite distance est une forme de liberté.

Grandir (growing up) : apprendre à tenir des perspectives de plus en plus larges. Passer de la flèche à la boucle, du silo au système, du réflexe au discernement. C’est exactement ce qu’entraîne le Right Position.

Pratiquer le Right Position, c’est s’entraîner à voir plus large et à tenir plusieurs vérités à la fois. C’est de la croissance déguisée en méthode.

Et c’est là que tout se relie. Quand on comprend pourquoi on suggère telle action, on ne suit plus une consigne : on voit le système. Et quand on voit le système, on tient. C’est pour ça que relier le pourquoi aux actions change tout : le Right Position est le pont entre les deux.

Comment l'utiliser soi-même

Voici la partie pratique. On garde ces questions en tête dans deux situations précises.

Devant une information santé en ligne

Qui parle, et quel est son filtre? Que ne voit-il pas? Est-ce une flèche simple? Quelle est la flèche inverse qu’on ne nous montre pas? Est-ce robuste, plausible, ou exploratoire? Sur quoi se base la certitude? Cette info ne regarde-t-elle qu’un seul étage? Que se passe-t-il aux autres niveaux?

Devant un changement à faire soi-même

Quel est le point d’entrée dominant chez moi, maintenant? Mon terrain est-il dégradé, ou est-ce plutôt mental? Est-ce que je m’attaque à une boucle en ne touchant qu’un seul point? Puis-je agir sur deux points à la fois? Est-ce que j’essaie de tout régler à un seul niveau? Quel niveau ai-je oublié? Et quel est le geste le plus rentable, celui qui touche plusieurs nœuds en même temps?

Un exemple complet : on veut « avoir plus d’énergie ». Réflexe habituel : chercher LE supplément miracle (flèche unique, un seul niveau). Right Position : reconnaître que l’énergie est une boucle (sommeil, glycémie, stress, mouvement, sens), identifier où est le point d’entrée dominant cette semaine, et choisir un geste qui touche plusieurs nœuds, comme stabiliser ses protéines du matin. Même objectif, deux façons de penser, deux résultats complètement différents.

Le cadrage avant la solution

On passe nos vies à chercher des réponses. Le Right Position nous rappelle qu’une réponse n’est jamais meilleure que le point de vue d’où on l’a tirée. Avant de demander « quoi faire? », ce modèle nous fait demander « est-ce que je regarde bien? »

C’est ce que je fais en consultation, et c’est ce qu’on peut faire chez soi, devant un écran ou face à une décision. Pas besoin d’être expert. Juste de garder ces réflexes en tête. On ne peut pas négocier avec la nature. Mais on peut apprendre à mieux la lire. Et mieux la lire, c’est déjà la moitié du chemin.

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