Aujourd’hui, je vous parle d’un concept qui est un peu difficile à saisir. Pour certaines personnes, ça va paraître flou, peu utile, etc. Je suis au courant.
La nature est un système complexe. Tout arrive selon des conditions que l’on contrôle plus ou moins. Voir le livre Determined de Robert Sapolsky si le cœur vous en dit.
Notre corps change de façon constante. Il y a des millions de réactions biochimiques à la seconde, des cellules sont remplacés constamment. Le temps de taper cette phrase est suffisant pour nous avoir changé de façon relativement importante même si c’est hors de notre conscience immédiate bien sûr.
Un "moi" construit pour la survie
Notre esprit et notre système nerveux va créer un sentiment de continuité via nos pensées, nos souvenirs, etc. qui sont utiles pour notre survie. Dans la réalité, nous sommes plutôt un processus en constant changement et non quelque chose de fixe.
Pour notre survie, il était utile de construire un « moi ».
D’un côté ce moi et nos identités qu’on a construites mais qui n’existe pas vraiment en réalité sont utiles pour avancer et optimiser sa santé. De l’autre côté, ce « moi » construit qui observe et veut tout optimiser consomme également sa part d’énergie.
Notre corps gère un budget énergétique. Survie d’un côté. Croissance, maintenance, réparation de l’autre. L’un des aspects qui consomment une partie du budget est ce que j’appelle le coût de l’observateur.
Le coût de l’observateur est le coût des histoires que l’on se raconte pour maintenir la continuité de notre « moi » que nous avons construit.
Pendant des années, on nous a dit de « prendre soin de nous ». De « nous écouter ». D’optimiser « notre » santé, « notre » énergie, « notre » bien-être. Mais qui est ce « nous » dont on est censé prendre soin ?
Fermons les yeux un instant. Tentons de trouver celui qui est fatigué. Celui qui manque d’énergie. Celui qui doit optimiser ses mitochondries. Où est-il ? On va avoir tendance a penser qu’il est dans le cerveau ? Est-ce le cas ?
Nous trouvons des sensations de fatigue, de lourdeur, etc. Nous trouvons des pensées et des jugements sur l’énergie. Nous trouvons peut-être une tension dans la poitrine, un poids dans les épaules. Mais l’observateur qui ressent tout cela, pouvez-vous réellement le localiser ?
L'observateur n'existe pas comme entité fixe
Voici une possibilité : L’observateur que nous tentons d’optimiser n’existe pas comme entité fixe.
Ce n’est pas un concept abstrait. Pendant que j’écris cette phrase, mon corps a produit environ 3,8 millions de nouvelles cellules. Mes mitochondries ont recyclé des milliards de molécules d’ATP. Des dizaines de milliards de réactions biochimiques viennent de se produire sans ma permission, sans ma supervision, sans que j’aies besoin d’y penser une seule seconde.
Nos corps recyclent chaque jour l’équivalent de son propre poids en ATP et il ne contient que 250 grammes d’ATP à tout moment. Ça veut dire que chaque molécule d’ATP est recyclée entre 500 et 1500 fois par jour.
Personne ne gère ça. Aucun « moi » n’est assis quelque part dans mon cerveau en train de superviser l’opération. La vie se fait. L’énergie circule. Les cellules naissent et meurent. On n’est pas une chose fixe. On est un processus qui se renouvelle constamment.
Mais notre cerveau, lui, raconte une autre histoire.
Il construit un personnage principal. Le « moi ». Celui qui se réveille le matin et qui reprend la suite de ses pensées exactement là où il les avait laissées la veille. Celui qui se rappelle que la conversation d’hier n’était pas à notre goût. Celui qui anticipe la journée de demain à 6 heures du matin, juste pour être sûr de ne pas oublier comment s’inquiéter.
Le "default mode network" : la biologie de l'histoire du moi
En neurosciences, ce réseau s’appelle le « default mode network ». Découvert par Marcus Raichle en 2001. C’est un ensemble de régions du cerveau qui s’activent quand on ne fait rien de dirigé. Quand on n’a pas de tâche précise, ce réseau prend le contrôle. Il scanne. Il raconte des histoires. Il révise le passé plusieurs fois en boucle pour se souvenir de ce qui a mal tourné. Ensuite, il va dans le futur pour pré-résoudre ce qui pourrait mal aller même si les chances que ça arrive sont de 0.001%. Il maintient notre « moi social », en calculant constamment comment on apparaît aux autres, si on est en sécurité, si on est à la hauteur, si les autres nous aiment, si on maintient notre position hiérarchique, etc.
Ce réseau est le plus gros consommateur d’énergie de notre cerveau au repos. Notre cerveau utilise déjà 20% de toute l’énergie. Et ce réseau du « moi » en bouffe une grande partie, même quand on ne fait absolument rien. Juste pour maintenir la narration. Juste pour que l’histoire du « moi » continue de tourner, pour se rassurer.
C’est ça, le coût de l’observateur.
Ce n’est pas métaphysique. C’est biochimique. Chaque pensée « je suis fatigué », chaque rumination « pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi », chaque anticipation anxieuse « et si ça ne marche pas » brûle du glucose dans ton cortex préfrontal. Tes mitochondries produisent de l’ATP pour alimenter les histoires. C’est de l’énergie qui pourrait servir à la réparation, à la régénération, à la croissance est détourné pour maintenir un personnage fictif en vie.
C’est comme si on avait une usine hyper efficace et sophistiquée qui fonctionne comme elle se doit, des milliards de réactions à la seconde, des millions de cellules remplacées en temps réel, et qu’une partie significative de la production était détournée pour alimenter un écran géant qui projette en boucle l’histoire de notre vie. On est assis là à regarder l’écran en pensant que c’est la réalité.
C’est quand le dernier moment où vous étiez complètement absorbé dans quelque chose. Un entraînement intense où il n’y avait que le rythme de la respiration et la brûlure musculaire. Un moment de création où les heures ont filé comme des minutes. Une conversation tellement profonde que vous avez oublié qui parlait et qui écoutait.
Dans ces moments, où étiez-vous ?
Il y avait de l’énergie. Beaucoup d’énergie. Vos mitochondries produisaient massivement de l’ATP. L’oxygène circulait. Les électrons voyageaient à travers les chaînes de transport. Le flux énergétique était optimal.
Mais il n’y avait personne pour dire « je ressens de l’énergie ». Il y avait juste l’énergie qui circulait.
Le flow : quand l'observateur disparaît
C’est ce que les chercheurs appellent le flow. C’est une suppression sélective du default mode network. Les réseaux cérébraux qui normalement se font compétition commencent soudainement à coopérer. Les athlètes appellent ça « la zone ». Les artistes appellent ça « canaliser ». Le cerveau appelle ça l’intégration. Ce n’est pas un don rare. C’est une direction.
En 2004, le neuroscientifique Antoine Lutz a placé des électrodes EEG sur le crâne de moines bouddhistes en leur demandant d’entrer dans un état de compassion ouverte. Des ondes gamma, des oscillations cérébrales entre 30 et 150 hertz, ont atteint des amplitudes que la science existante considérait impossibles à maintenir. Des régions du cerveau qui ne communiquent normalement pas ont commencé à osciller ensemble. Le cerveau n’était pas simplement plus actif. Il était plus intégré, fonctionnant comme un tout unifié plutôt que comme un ensemble de départements en compétition.
Et le niveau de base de gamma de ces moines, mesuré avant même le début de la méditation, était déjà élevé de façon permanente. Des années de pratique n’avaient pas juste changé ce à quoi ils pouvaient accéder. Ça avait changé la fréquence de fonctionnement par défaut de leur cerveau.
Autrement dit, ils avaient réduit le coût de l’observateur de façon structurelle.
Martin Picard, dans ses recherches sur les mitochondries et les émotions, a découvert que les personnes qui ressentent un fort sens de sens et de connexion ont une fonction mitochondriale supérieure dans le cortex préfrontal. L’énergie et le sens sont liés. Mais quand l’observateur s’approprie le processus, quand « moi » se met entre le flux et l’expérience, une résistance se crée. Et cette résistance coûte de l’énergie. De l’énergie réelle. Mesurable en molécules d’ATP.
Deux façons de vivre la fatigue
Quand on se réveille fatigué, voici ce qui se passe :
Version avec observateur à plein régime :
« Je suis tellement fatigué. »
« Pourquoi est-ce que je manque toujours d’énergie? »
« Qu’est-ce qui ne va pas chez moi? »
« Il faut que je trouve une solution. »
« Peut-être que je devrais essayer ce nouveau supplément. »
Chacune de ces pensées active le default mode network. Chacune consomme du glucose. Chacune détourne de l’ATP qui pourrait servir à autre chose. On rajoute l’histoire de la fatigue par-dessus la première : celle de l’observateur qui lutte contre la fatigue.
Version avec l'observateur au repos :
- Sensation de lourdeur dans le corps.
- Respiration superficielle détectée.
- Besoin de repos identifié.
- Le corps fait ce qu’il doit faire.
Pas de narration. Pas d’histoire. L’énergie est entièrement disponible pour la restauration réelle.
Gautama (le bouddha) parlait de papañca, la prolifération mentale qui multiplie la souffrance. 2600 ans avant la découverte du default mode network, il décrivait exactement le même mécanisme. Ajoutez un « moi » à n’importe quelle expérience, et on multiplie la souffrance et la dépense énergétique.
Picard divise le budget énergétique en trois catégories : les coûts vitaux (40 à 50%), les coûts de stress (10 à 40%), et la croissance, maintenance, réparation (20 à 50%). Mais il manque une quatrième catégorie que personne ne nomme : le coût de l’observateur. Celui qui consomme de l’ATP pour maintenir l’histoire du « moi » en continu.
Plus on essaye de s’optimiser, plus on renforce l’observateur. Plus on renforce l’observateur, plus on crée de résistance énergétique. Plus on crée de résistance, moins l’énergie circule.
Mais dans l’autre sens : plus on voit à travers l’observateur, moins il y a de résistance. Moins il y a de résistance, plus l’énergie circule. Plus l’énergie circule, plus le système s’auto-optimise.
L’observateur a son utilité mais trop d’observateur créer de la résistance. Surtout lorsque ce que l’on observe est hors de notre contrôle (des milliards de réaction biochimique à la seconde) et qu’il n’y a rien de fixe.
Qu'est-ce qu'on fait avec ça, concrètement?
On ne fait rien de spécial. Et tout en même temps.
On continue de nourrir le corps. On continue de bouger. On continue d’optimiser nos horloges biologiques. On continue de s’aligner avec la nature. On continue de tenter de se comprendre et de comprendre le monde.
Mais on commence à remarquer si on « s’attache » trop à notre « moi » et à notre environnement.
La prochaine fois que la fatigue arrive (ou tout autre symptômes), on essaye d’avoir conscience de la construction de l’observateur. Au lieu de dire « je suis fatigué », on peut essayer de regarder : où est celui qui est fatigué? Est-ce qu’on peut le trouver? Est-ce possible qu’on trouve seulement des sensations qui apparaissent et disparaissent, des pensées qui « pop », un corps qui respire tout seul?
Gautama disait : “Dans le ressenti, juste le ressenti.” On pourrait dire : “dans l’énergie qui circule, juste l’énergie qui circule.”
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