Bonheur et santé : ce que révèle la science sur vos cellules

Rédigé par Danik Legault

Est-ce qu’il y aurait un bon type de « bonheur »? C’est quoi le bonheur au juste? Ça me semble un peu flou. Un feeling de satisfaction, de bien-être, de paix intérieure? Encore, faudrait-il préciser ce que l’on en entend par ces choses. Ça part et ça vient sans toujours qu’on sache pourquoi. Pourtant, au jour de l’an, on se souhaite du «bonheur» même si on ne sait pas trop ce que c’est.

En plus, on n’est pas en mesure d’entrer dans le corps de quelqu’un pour évaluer ses feelings de bonheur pour les comparer aux nôtres.

On a tous vu cette personne. Celle qui a tout pour être heureuse. La bonne job, les bonnes vacances, la famille parfaite, le chalet, le bateau, le bon vin le soir. Et qui pourtant roule sous antidépresseurs, qui dort mal, qui se réveille fatiguée, qui a des douleurs un peu partout sans cause claire. Image extérieure parfaite. Réalité brisée à l’intérieur.

Et à côté, on connaît cette autre personne. Celle qui se lève tôt pour aller s’occuper de ses parents vieillissants. Celle qui entraîne les jeunes de son quartier. Celle qui a une mission qui la dépasse, une vision claire, des connexions riches. Cette personne-là, statistiquement, vit plus vieux. En meilleure santé.

C’est en partie de la biologie et c’est en partie créer par notre évolution. C’est plus subtil que ça en a l’air, parce que la frontière entre les deux profils n’est pas une frontière bien définie. C’est un spectre, et le bon dosage change avec l’âge, le contexte, les saisons d’une vie. Cet article, c’est la traduction cellulaire de cette vieille intuition.

Deux bonheurs, même étiquette, deux signatures

Les philosophes grecs l’avaient déjà vu il y a 2 400 ans. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, séparait la vie de plaisir (hédonique) de la vie de sens (eudémonique). La psychologie moderne a repris la même théorie, et depuis une quinzaine d’années, elle a commencé à le mesurer.

Carol Ryff, psychologue à l’Université du Wisconsin, a modélisé le bien-être eudémonique en six dimensions : autonomie, maîtrise de son environnement, croissance personnelle, relations de qualité, sens de la vie, acceptation de soi. Le modèle a été traduit dans plus de 30 langues et utilisé dans plus de 500 études. C’est relativement bien mesurable, reproductible, prédictif.

Ceci dit, ce modèle est aussi le reflet de son époque et de sa culture. L’autonomie, la croissance personnelle, l’acceptation de soi, c’est un idéal d’individu occidental contemporain (on pourrait aussi dire le niveau orange de la spirale dynamique). Dans d’autres cultures, le sens passe d’abord par le rôle dans le groupe, l’harmonie, la transmission ou la reconnaissance d’un dieu. Ce qui est mesurable, c’est l’effet et le concept, lui, est daté et situé.

L'étude de Fredrickson et Cole (2013)

Barbara Fredrickson et Steven Cole (UNC et UCLA) ont posé en 2013 une question simple : si deux personnes se sentent aussi heureuses l’une que l’autre, mais que le bonheur de l’une vient surtout du plaisir court terme, et celui de l’autre vient surtout du sens, est-ce que leur biologie est pareil?

Ils ont recruté 84 adultes en bonne santé, âgés de 35 à 64 ans. Échelle validée pour séparer hédonique et eudémonique. Prélèvement sanguin. Profil d’expression génique des globules blancs, etc. Résultat. Les deux groupes rapportaient le même niveau de bonheur subjectif. Mais leurs cellules racontaient une histoire différente.

Les personnes dont le bonheur venait surtout du plaisir (hédonique) avaient un profil d’expression génique qui ressemble à celui qu’on observe dans le stress chronique : plus de gènes pro-inflammatoires activés, moins de gènes antiviraux et de synthèse d’anticorps. Le profil porte un nom, le CTRA (Conserved Transcriptional Response to Adversity). C’est la signature moléculaire de l’adversité, du stress.

Les personnes dont le bonheur venait surtout du sens (eudémonique) avaient le profil inverse : moins d’inflammation activée, plus de défense antivirale, plus de production d’anticorps. L’axe de bonheur eudémonique était associée à une baisse d’environ 4,5 % du score CTRA, dont 8,5 % sur les gènes strictement pro-inflammatoires.

Le CTRA, ce n’est pas d’abord une affaire de gènes. C’est le résultat d’un état énergétique à l’intérieur de la cellule. Quand une cellule est en mode menace/stress/manque, elle favorise les dépenses de son budget vers la défense, vers l’inflammation. Quand elle est en mode sécurité, elle investit dans la réparation, la croissance. Les gènes qui s’allument ou s’éteignent ne sont que le résultat du choix que la cellule fait avec son budget. Ce que Fredrickson a mesuré, c’est l’empreinte d’un budget cellulaire mal réparti.

C’est super fort quand même. Même niveau de bonheur déclaré. Deux stratégies d’allocation de l’énergie cellulaire complètement différentes.

L’étude est transversale est relativement petite et montre une association, pas une causalité prouvée. La biologie ne fonctionne pas comme ça, jamais. Ce qui fait que cette étude est importante, c’est qu’elle pointe vers un mécanisme cohérent, qu’elle a été reproduite par d’autres études et que ça fait du sens évolutionnairement.

Le sens prédit moins d'inflammation, des années plus tard

Anne-Josée Guimond (oui une Québécoise) et son équipe (Harvard) ont publié en 2023 une étude longitudinale sur des milliers d’Américains de plus de 50 ans, suivis pendant 8 ans. Mesure du sens de la vie au départ, puis suivi de la protéine C-réactive (CRP), un marqueur reconnu d’inflammation systémique. Au-dessus de 3 mg/L, on parle d’inflammation chronique à risque cardiovasculaire.

Résultat. Les hommes avec un haut sens de la vie au départ avaient moins de risques d’avoir une CRP haute au cours des 8 années suivantes. Ceux qui était dans la catégorie la plus élevée de sens avait environ 26 % de risques en moins que ceux de la catégorie la plus basse.

Chez les femmes, l’effet était plus faible et plus difficile à détecter. Le sexe semble jouer un rôle, on ne sait pas encore exactement pourquoi.

D'autres études confirment le lien

Carol Ryff avait déjà documenté des effets similaires avec l’interleukine-6 (IL-6), un autre marqueur inflammatoire. Les adultes plus âgés avec un fort sens de la vie et de bonnes relations sociales présentaient moins d’inflammation que leurs pairs du même âge, même en présence de plusieurs maladies chroniques. Le sens semble envoyé des signaux qui rend la transformation de l’énergie plus fluide.

Sur de grandes cohortes (Rush Memory and Aging Project, Health and Retirement Study, MIDUS), le sens de la vie est aussi associé à un risque réduit de décès, d’Alzheimer, d’AVC, d’infarctus.

Le sens pourrait être en partie la cause, et en partie le symptôme d’une physiologie qui fonctionne bien. Une personne qui dort profondément, qui a de l’énergie, qui n’est pas en inflammation chronique, a mécaniquement plus de ressources pour construire des relations, tenir un engagement, porter une mission. La flèche va probablement dans les deux sens, et c’est la répétition de la boucle dans le temps qui installe l’effet. La physiologie fonctionne en boucle, jamais en flèche.

Comment un sentiment peut toucher une cellule

Comment est-ce qu’un état psychologique abstrait comme « ma vie a un sens » peut se traduire en CRP dans le sang huit ans plus tard ?

La réponse courte, c’est que le sens n’est pas une couche psychologique posée par-dessus la biologie. C’est un signal qui ajuste la physiologie. Et ce signal descend vers la cellule par plusieurs voies.

Les 4 voies qui relient le sens au corps

La première voie pourrait être comportemental. Une personne qui a le sentiment d’une vie pleine de sens dort mieux, bouge plus, mange mieux, moins besoin de récompense court terme pour combler un vide.

La deuxième voie est le social. Le sens passe rarement seul. Il vient avec du lien, de l’appartenance, de la qualité des relations du quotidien. Et le lien social a des effets physiologiques directs, mesurables.

La troisième voie pourrait être le SNA. Le nerf vague, le 10e nerf crânien, envoie en permanence de l’information au système immunitaire. Kevin Tracey a démontré ce qu’on appelle la voie cholinergique anti-inflammatoire. Le nerf vague libère de l’acétylcholine, qui se fixe sur les macrophages via un récepteur précis (α7nAChR), ce qui bloque la production de TNF-α, d’IL-6 et d’IL-1β, en inhibant le facteur transcriptionnel NF-κB. NF-κB, c’est exactement le même facteur que Fredrickson a vu diminuer chez les personnes eudémoniques.

Le sens entretient le tonus vagal, le tonus vagal calme l’inflammation, l’inflammation équilibré laisse plus d’énergie pour entretenir le sens.

Vous voyez peut-être venir avec la quatrième voie. Elle est mitochondriale. Les travaux de Martin Picard, à Columbia, les décrivent comme des processeurs d’information : elles captent, intègrent et renvoient des signaux en permanence. Elles parlent le langage de l’épigénome, c’est-à-dire qu’elles influencent quels gènes s’expriment et lesquels demeurent inactivés.

L’ADN mitochondrial contient environ 20 fois plus de récepteurs pour le cortisol que l’ADN du noyau. Ce qui veut dire que la mitochondrie est structurellement conçue pour écouter le stress de très près. Le stress s’écrit dans la mitochondrie et elle peut s’en souvenir sur plus de 50 générations. Et la mitochondrie produit en retour une partie du signal du stress.

Le budget énergétique du corps

Le corps humain dispose d’un budget énergétique à peu près fixe. Picard le formalise en trois sections. Le Vital (garder en vie, battement du cœur, respiration). Le Stress (défense, vigilance, inflammation), et l’aspect Croissance-Maintien-Réparation (réparation des tissus, mémoire, croissance, créativité). Tout ce qui va dans un poste est volé sur les autres.

La vie hédonique chronique est sur le plan cellulaire, une petite activation permanente du budget de stress. La dopamine « cheap », la comparaison sociale, le scrolling, la rumination (contraction contre ce que l’on ne contrôle pas), tout ça maintient le système nerveux en légère tension continue. Le budget n’est jamais complètement relâché vers la réparation. Pourtant, on se «repose» sur notre téléphone.

La vie eudémonique, à l’inverse, est plus une dépense du budget au bon endroit. Quand le sens est là, le budget pour le stress peut baisser, et le budget pour la croissance/maintien/réparation peut monter. C’est mesurable. C’est ce que le CTRA montre.

Ceci dit, la physiologie ne fonctionne pas en silos. Ce qu’on pense, ce qu’on ressent et si on s’y attache ou pas, ce qu’on mange, comment on dort, comment on bouge, qu’est-ce qu’on consomme comme information, tout ça circule dans le même système. Il n’y a pas de driver unique.

On pourrait dire que le sens est un nutriment

On a tendance à ranger le sens et les relations dans la catégorie «nice to have» ou «ça serait cool mais il y a la réalité». Le supplément émotionnel. Le luxe du dimanche, une fois qu’on a réglé le manger, le dormir, l’entraîner et les factures.

C’est potentiellement l’inverse ou le voir à double sens.

Les besoins psychologiques de base (autonomie, compétence, connexion) sont des phénomènes réels. Leur « carence » produit des effets mesurables. Ce sont des nutriments, au même titre que des vitamines. La carence de sens coûte de l’énergie à la cellule.

Les nuances à garder en tête

Ceci dit, l’accès au sens n’est pas nécessairement accessible facilement et rapidement dans la société. Préscrire le sens à quelqu’un en survie, en insécurité, en isolement objectif, en charge mentale importante, c’est comme faire la suggestion de manger des légumes bio sans vérifier si la personne a une maison, une cuisine, un frigo.

Le plaisir court terme à sa place et va toujours être là. Biologiquement, on est fait comme ça. Je ne propose pas de vivre dans une grotte à méditer. Le plaisir hédonique a sa place et fait partie du monde moderne, surtout quand il est bien dosé (c’est de la grosse drogue) dans une vie qui va bien, qui a du sens.

On doit faire attention quand même. Si la quête de mission se transforme en biohack de longévité, elle va probablement produire exactement ce qu’elle était censée réduire : anxiété de performance, sentiment d’insuffisance, comparaison sociale. Pour quelqu’un en dépression, en burnout, en maladie chronique, l’injonction à avoir une mission n’est pas une bonne idée.

Et il y a un effet de second ordre, plus sournois. Si la société conclut que « le sens protège », elle peut tout ramener à un déficit individuel de sens et la société a déjà fortement la tendance à l’associer à ce que l’on fait comme travail pour gagner sa vie. Ce n’est pas basé dans la réalité.

Le sens ne se force pas. Transformer la recherche de mission en anxiété et en perception de manque, ça ne marche pas. Le sens émerge de l’engagement, de l’action, de l’exploration, de la capacité de transformation d’énergie.

En espérant que c’était le moindrement intéressant.

#onnepeutpasnégocieraveclanature

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